Une surface pour la pensée

Avec Muriel Joya, nous sommes à la fois dans l’image et à sa surface. Depuis ses premières réalisations s’est développée une œuvre à la fois cohérente et imprévisible, dans laquelle l’artiste matérialise, à chaque étape, une nouvelle traduction de son interrogation sur quelques problèmes fondamentaux.

L’artiste ne cherche pas à intervenir sur le sujet, qui n’est pas mis en scène, et garde sa valeur de document, celle d’un morceau irréfragable de réalité. C’est plutôt la forme même qui permet à l’artiste d’interroger le phénomène de la représentation. Chaque image se réfère à la fois à un lieu, à une personne réelle, mais aussi à une généralité. Le sujet est donc aussi un indice, mais cet indice ne peut prendre une valeur que lorsqu’il est réfléchi dans notre chambre d’échos intérieure. Fortement attachée à la réalité, Muriel Joya cherche, dans un discret fantastique, ce qui est sans nom et sans lieu tout en s’incarnant dans tel ou tel aspect du monde réel. D’où les filtres qu’elle affectionne, et qu’elle interpose souvent physiquement (le flou, le bruit) ou symboliquement (l’anonymat) entre notre regard et les choses. La matière de l’œuvre nous empêche parfois d’y pénétrer plus avant, mais ce faisant elle nous aide aussi à sonder sa réelle profondeur imaginaire, en nous mettant en garde contre une compréhension trop hâtive (la superficie agit donc contre le superficiel).

L’intervention de l’artiste suscite ainsi en nous une disposition active, car nous sommes en situation d’attente devant ses photographies. Muriel Joya entend nous proposer d’acquérir non de la certitude, mais un surcroît de conscience, à travers un « territoire de pensée », selon ses propres mots. L’attitude de l’artiste dénote son respect du spectateur, mais aussi une inquiétude : celle de la disparition de l’image, de son délitement. Ce faisant, elle révèle une instabilité du monde qui est problématique mais jamais vécue, semble-t-il, sur un mode tragique. On pourrait plutôt y lire une réflexion fraternelle sur notre compréhension des images, qui maintient la présence capitale du hors-champ dans l’ici et le maintenant.

Le nom d’une œuvre importante, Sans titre, pourrait s’appliquer à tout le travail de Muriel Joya. Non pas un sans titre privatif, qui n’indiquerait qu’un manque de particularité. Plutôt un sans titre libéré d’une certaine tyrannie du message, et qui nous remémore la célèbre phrase de Machado : « Voyageur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant ».

Stéphane Valdenaire, 2011