Démarche

Les objets que traite Muriel Joya dans ses œuvres ont souvent pour point commun d’appartenir au spectre de l’ordinaire ; des choses ténues, des détails au bord de l’imperceptible, qui ne retiendraient pas nécessairement notre attention en dehors de l’intention artistique. Une simple pile de journaux, une feuille de papier blanche flottant dans le brouillard, la ligne de l’océan se confondant avec celle du ciel, les silhouettes brouillées de gens perdus dans l’attente, des paysages chargés d’une histoire secrète : autant de choses sur lesquelles notre regard passerait indifférent et qui permettent de situer un premier point focal dans le travail de Muriel Joya. Ce dernier s’articule autour d’une attention redoublée, d’un regard clinique opérant avec précision sur les différents niveaux du sensible.

Cette attention crée un appel spectatoriel mais ne s’y limite pas. Les infimes décalages perceptifs constitués permettent de projeter les éléments traités hors de leur banalité, loin de leurs dimensions d’origine, vers un nouvel espace, un espace mental, entièrement cartographié, dans lequel Muriel Joya se déplace et nous invite à l’accompagner. La plupart de ses œuvres proposent de suivre une trajectoire implicite, indiquant des directions (N.E.W.S), des espaces arpentés (De la sainte rivière au lieu-dit, Mont Saint-Michel au péril de la mer, Apesanteur) ou des transformations du regard (Memento mori, En attendant) qui suggèrent un déplacement de l’auteur – ou un décalage du spectateur. À ce titre, The longest day, réalisé en collaboration avec Audrey Martin, et l’œuvre Sans titre (mer), sont particulièrement exemplaires : perceptibles seulement à certains moments de la journée, présentés en extérieur ou hors des horaires institutionnels, ils obligent les visiteurs à sortir du cadre ordinaire de leur excursion au musée. Muriel Joya interroge ici le confort spectatoriel, sa manière de se confondre petit à petit avec la figure du touriste, son omnipotence qui amène souvent l’artiste à se mettre à son service (en raison du succès des lignes de moindre résistance). Le déséquilibre existant entre l’auteur et son public est largement remis en cause par le jeu proposé, amenant le spectateur à participer, à s’adapter aux conditions d’une lecture cyclique, intermittente – son statut change alors, il devient un explorateur, un chercheur, acquiert dans la contrainte une nouvelle liberté.

Celle-ci s’articule autour de l’exotisme d’une vision capable de convertir le temps dans l’espace avec une simplicité frappante. Le changement imperceptible qui nous affecte dans le passage de l’instant se manifeste sous la forme d’une hésitation sur la route à suivre (N.E.W.S.), d’un fossile du quotidien (Sédimentation), ou d’une capture de notre sensibilité à son écoulement vide (En attendant). La représentation y gagne l’épaisseur presque palpable d’un temps matérialisé ; le spectateur est invité à se réapproprier son écoulement, devenu largement insensible, au travers du parcours suggéré. La cartographie implicite de ses œuvres (les distances, les repères, les motifs) permet d’induire un recours à l’imagination pour arpenter les espaces absents entre les points distants, et relier ainsi passé, présent et futur dans une même expérience immédiate – celle-ci est rendue sensible par les conditions exceptionnelles de présentation des œuvres.

Muriel Joya active ainsi un « sens » que la numérisation et le consumérisme poussés à l’extrême ont limité à sa portion congrue : notre capacité à imaginer, tout comme à percevoir des changements subtils, a été dévorée par l’omnipotence extrême de notre regard, qui peut se nourrir de flux innombrables à tout instant. Le temps prend pour nous la forme d’une stase générale et impersonnelle, qu’il est possible de reconquérir par ce genre de déplacement propice. Muriel Joya crée ainsi autant un univers poétique qu’un manuel de survie pour conserver un accès à l’humain hors de la précision écrasante de l’information totale.

Michael Verger-Laurent, 2014